CLub de l'Histoire de l'Anesthésie et de la Réanimation

Pendant la guerre d’Algérie le service militaire forme des anesthésistes-réanimateurs

Document pour l’histoire de l’anesthésie en France

Otteni Jean Claude

  mise en ligne : mercredi 2 novembre 2011


L’histoire d’une génération de médecins devenus anesthésistes ou réanimateurs du fait de leur incorporation pendant la guerre d’Algérie (1954-1962) pour une durée d’au moins deux ans peut être illustrée par l’exemple de Jean-Claude Otteni (Strasbourg).

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1. Avant le séjour en Algérie

Aussitôt après la réussite du concours d’Internat des Hôpitaux de Strasbourg en novembre 1960, j’ai été incorporé. Le classement de sortie de l’École des Officiers du Service de Santé des Armées de Libourne m’offrait le choix entre une fonction de « médecin de corps de troupe » ou celle de « médecin anesthésiste-réanimateur en Algérie ». J’ai choisi cette dernière option attiré par la nouveauté de la réanimation et surtout le fait qu’elle comportait une formation préalable de quatre mois à l’Hôpital d’Instruction des Armées du Val-de-Grâce.

La formation théorique en anesthésie était assurée par le Docteur Gaujard, en réanimation par le Docteur Duchesne qui me fit découvrir les QCM (questions à choix multiples) et le Docteur Henri Laborit : « Beatus reanimator qui cum Laborit laborat ». La réanimation comprenait essentiellement la transfusion sanguine ainsi que le traitement des états de choc et des troubles métaboliques. A l’époque elle ne portait pas sur la réanimation cardio-respiratoire encore en cours de mise au point.
Mon stage pratique avait lieu à l’Hôpital Cochin tout proche dans le Service d’orthopédie du Professeur Merle d’Aubigné, sous la direction du Professeur Ernest Kern et de ses collaboratrices. J’assistais aussi aux « Réunions du vendredi » organisées par les Professeurs Kern, Lassner, Vourc’h et le Docteur Valetta.

Séjour en Algérie

Situation géographique de Khenchela (Algérie)
Khenchela, Algérie : partie centrale (1960)
Vue de la partie centrale de Khenchela. Au premier plan se situent l’Antenne chirurgicale et ses dépendances , et plus au fond l’Hôpital civil.

Arrivé en Algérie en juin 1961 j’ai été affecté à l’Antenne chirurgicale 11/103 de Khenchela, petite ville peuplée à l’époque de 2000 habitants, située au pied du massif ?des Aurès, à 150 km au Sud Est de Constantine.

L’équipe en poste était constituée de quatre membres tous des appelés du contingent : un chirurgien expérimenté pied noir, récitant Andromaque en opérant, un interne parisien ayant déjà pratiqué la chirurgie générale et orthopédique, un réanimateur transfuseur et moi-même. Je prenais la suite d’un anesthésiste parti une heure après mon arrivée par la même ambulance que celle qui m’avait amené de Constantine.
Notre équipe intervenait à l’Antenne chiurgicale et à l’Hôpital civil.

Hôpital civil de Khenchela, Algérie (1960)
Khenchela, Algérie : partie gauche (1960)
Vue de la partie gauche de Khenchela

Nos compagnons Tampax et Caïna.


Tampax ayant trop de chiots nous avons pratiqué une ligature des trompes ce qui m’a fourni une belle illustration du passage du thiopental à travers les barrières, ici son passage dans le lait maternel. En effet, Tampax une fois installée en salle de réveil, ses chiots sont venus la téter ce qui a eu pour effet de les plonger dans un sommeil profond !

A l’Antenne chirurgicale étaient opérés en urgence les blessés militaires, CRS et gendarmes, ainsi que les fellagas. A l’Hôpital civil étaient pratiquées quotidiennement la chirurgie d’urgence et la chirurgie réglée des civils. En cas d’afflux massif de blessés il nous arrivait de travailler 36 heures d’affilée selon la séquence Antenne chirurgicale/Hôpital civil/Antenne chirurgicale.


2.1. Antenne chirurgicale

L’Antenne chirurgicale, était logée dans deux « Fillod » contiguës. Ce sont des cabanes en tôle d’environ 30 m / 15 m, avec un double toit pour l’isolation thermique.

Bloc chirurgical de l’Antenne Chirurgicale 1960

La première abritait le bloc chirurgical : salle de triage et de déchoquage, laboratoire, salle d’opération et des locaux de stérilisation (avec une réserve d’eau) et de rangement.

L’auteur à sa fenêtre (1961)

La seconde était réservée aux blessés légers convalescents faisant souvent office de « malades travailleurs » bénévoles, aux infirmiers et aux quatre médecins dont chacun bénéficiait d’une chambre individuelle d’environ 2m50/1m50, (l’auteur de ce texte est à sa fenêtre),
d’une douche et d’un WC communs. La douche était alimentée en eau pendant une heure à l’aube et après le coucher du soleil.


Protection rapprochée de l’Antenne Chirugicale (1960)

En cas de troubles en ville l’Antenne chirurgicale bénéficiait d’une protection militaire rapprochée.

A l’Antenne chirurgicale nous nous sentions en sécurité. Nous l’étions un peu moins en revenant en pleine nuit, souvent à pied, de l’Hôpital civil.

Salle de triage de l’Antenne Chirurgicale (1960)

La salle de triage d’environ 12m/4m, équipée de >six brancards, de matériel de réanimation, d’oxygène et du chauffage servait à l’examen initial des blessés et la mise en route du déchoquage.

Les prélèvements et injections vasculaires se faisaient uniquement avec des trocarts métalliques réutilisés après stérilisation. Les dispositifs en matière n’étaient pas encore disponibles. La ponction de la veine sous-clavière, mise au point par Robert Aubaniac à Alger était connue. Nous ne l’utilisions qu’en dernier ressort, en cas d’échec de la canulation de la veine fémorale.

Laboratoire de l’Antenne Chirurgicale (1960)

Le laboratoire était équipé d’un réfrigérateur pour la conservation du sang et du plasma. Y étaient pratiqués le groupage sanguin du receveur et du donneur, la numération globulaire, la mesure de l’hématocrite, de l’hémoglobine et des protéines plasmatiques. Cette dernière consistait à plonger une goutte de plasma dans une série de flacons contenant une solution de sulfate de cuivre à différentes concentrations. Quand la goutte de plasma s’arrêtait au milieu du liquide les densités étaient jugées équivalentes et une table de conversion donnait la teneur en protéines. Quand la goutte tombait au fond sa densité dépassait celle du liquide il fallait alors passer à des flacons de concentration plus élevée. Dans le cas contraire la goutte restait à la surface du liquide et il fallait aller vers des concentrations plus faibles (la série de flacons est reconnaissable sur la partie droite de la photo).

Salle d’opération de l’Antenne Chirurgicale (1960)
Anesthésie à l’ hôpital civil de Khenchela, Algérie (1960)
Appareil Martinaud-Claudel (Pesty), avec un barboteur d’éther, alimentant un circuit va-et-vient de Waters.

La salle d’opération, la « station d’anesthésie » est visible au milieu du bord gauche de la vue) était équipée d’un « appareil d’anesthésie » réduit à un bloc débitmétrique, un « by-pass » et un vaporisateur d’éther alimentant un circuit va-et-vient de Waters équipé d’un absorbeur à chaux sodée. Les Antennes chirurgicale ne disposaient pas d’un respirateur. Pendant un an j’ai pratiqué la ventilation assistée et contrôlée manuellement avec ses avantages bien connus. L’appareil était alimenté par l’oxygène (une fois, la bouteille de réserve étant vide j’ai terminé l’intervention en insufflant mon air expiré dans la sonde d’intubation) et protoxyde d’azote. Compte tenu du risque d’explosion, l’éther n’était administré qu’en l’absence d’utilisation d’un appareil électrique (en particulier le bistouri) ou du chauffage au fioul.

Les agents disponibles étaient le pentothal (thiopental) , la d-tubocurarine, le flaxédil (gallamine), la novocaïne (procaïne), l’atropine, le phénergan et le dolosal (péthidine).

A l’annonce de la venue de blessés nous commencions par allumer le chauffage en salle de triage et en salle d’opération car les nuits sont fraîches, voire franchement froides surtout en hiver. Puis nous faisions venir les donneurs de sang par groupes d’une vingtaine en fonction du nombre de blessés. Les donneurs étaient le plus souvent des fellagas qui venaient sur la base du volontariat, cela d’autant plus qu’ils bénéficiaient alors d’une alimentation améliorée et d’un supplément de cigarettes. Nous les faisions s’asseoir à même le sol, contre le mur de la salle d’opération et faisions le prélèvement. Une fois groupé, la majorité du sang ainsi collecté était aussitôt transfusé.

Les opérés peu graves étaient transférés dans la Fillod voisine pour entamer leur convalescence dans des conditions de sécurité optimales sous la surveillance des infirmiers et des quatre médecins logés dans les chambres voisines.

Les opérés graves étaient transférés avec un hélicoptère « Banane » par le réanimateur ou avec une ambulance par un infirmier à l’Hôpital militaire Laveran de Constantine dès qu’ils étaient transportables. Il est arrivé dans certaines Antennes chirurgicales que des équipes n’ayant pas la compétence pour traiter certaines lésions ou manquant de matériel adapté transfèrent le blessé sous anesthésie générale à l’hôpital militaire adapté.

Il y a eu des échecs mais aussi beaucoup de sauvetages inespérés. Les blessés étaient en effet des hommes jeunes et en bonne santé. De leur côté les chirurgiens acquéraient rapidement une dextérité de plus en plus grande. Comme dans tous les conflits ils sont le plus performants le jour de l’armistice et ils le sont le moins le jour de la déclaration de la guerre.

Les interventions à l’Antenne chirurgicale terminées nous nous rendions à l’Hôpital civil, puis nous revenions à l’Antenne chirurgicale pour opérer les fellagas. J’ai obtenu de remarquables « réveils sur table ». Je me souviens d’un capitaine fellaga qui me dit en descendant de table : « Tu n’aurais pas une Gauloise, lieutenant ? ».

2.2. Hôpital civil

L’Hôpital de Kenchela venait d’être inauguré et était en cours d’équipement.

L’appareil d’anesthésie, un Martinaud-Claudel (Pesty), comportait des manomètres (pas de débitmètres) et un mélangeur ainsi qu’un vaporisateur d’éther. Nous étions la seule équipe chirurgicale et pratiquions la chirurgie d’urgence, la chirurgie réglée et la chirurgie ambulatoire à tous les âges de la vie.

C’est cette activité qui m’a confronté à la difficulté majeure de mon activité anesthésique : je n’avais pas été formé en anesthésie pédiatrique et ne disposais d’aucun matériel anesthésique pour enfant (matériel d’intubation, masques et circuit). Les chirurgiens sont allés chez le quincaillier de Khenchela acheter des pinces, des gouges et du fil d’acier pour le traitement des fractures. Mais du matériel anesthésique n’était pas disponible chez le quincaillier.

A cette occasion s’est révélée ma grande solitude sur le plan professionnel. La communication avec des collègues par téléphone ou lettre s’est révélée inopérante, ma seule source de renseignements était le Synopsis of Anaesthesia de Lee et Atkinson que j’ai lu et relu, comme certains chirurgiens ont lu « le Quénu » avant d’opérer ou se le sont fait lire pendant l’intervention.

Opérée Chaoui (Hôpital de Khenchela 1961)

Une de nos jeunes opérées : une petite-fille Chaoui.


Ce fut pour moi une sacrée « traversée »
J’étais à Cochin à endormir des bourgeois pour le grand Merle d’Aubigné (explication de ce privilège : le matin j’étais le premier anesthésiste présent du fait de la grève du Métro) et voilà que deux semaines après j’endormais des petits enfants dans les Aurès !
Kyste hydatique du poumon. Hopital civil Khenchela, 1961.
Chirurgien et réanimateur examinant un kyste hydatique qui vient d’être enlevé.

Un stress majeur a été occasionné par la cure chirurgicale d’un kyste hydatique du poumon chez une fillette. La difficulté à laquelle nous avons été confrontés était l’obstruction répétée de l’aspirateur par des vésicules-filles. Pour le déboucher j’envoyais à contresens de l’oxygène sous pression dans le tuyau obstrué.

C’était de l’inconscience, de la folie, de faire de la chirurgie thoracique majeure chez un enfant avec un petit masque facial pour adultes ! Mais cela a merveilleusement bien marché.

Mon expérience algérienne a montré une fois de plus qu’une surveillance clinique continue valait mieux que tous les moniteurs du monde.

A Noël 1961, j’ai bénéficié d’une permission pour la naissance de mon fils. A Constantine j’ai pris la Caravelle pour Nice et de là, la Caravelle de Strasbourg : en l’espace de peu d’heures je suis passé d’un mode de vie à un autre très différent. Je suis revenu à Khenchela pour le Nouvel An, chargé maximalement en choucroute, foie gras et vin d’Alsace.


Autres activités

A l’Antenne chirurgicale de Khenchela, le médecin anesthésiste était traditionnellement le médecin chef du bordel civil. J’ai donc repris le flambeau. A la porte un tourniquet enregistrait le nombre d’entrées quotidiennes. Une affiche proclamait : « Silence aux armes, parole aux hommes ».

Nombre de militaires du contingent y venaient simplement pour parler à une femme. Pour effectuer les frottis, qui étaient lus ensuite par notre pharmacien, je disposais d’un siège gynécologique datant du début de la colonisation et digne d’un musée : il était sculpté dans du bois des îles et orné de colonnades en torsades !

Les prélèvements terminés je prenais le « caoua » avec le mère maquerelle, une remarquable grand-mère et sa vingtaine de locataires (chacune disposait d’un chambre d’accueil et d’une chambre privée). Quand je leur ai annoncé ma « quille » elles m’ont proposé de venir à Strasbourg pour y ouvrir un bordel avec moi. J’ai eu beaucoup de difficultés à les convaincre que c’était impossible.

Rythme et ambiance de travail :

Nous travaillions tous les jours et même le dimanche en cas de nécessité. L’activité régulière se faisait à l’Hôpital civil (interventions le matin, consultations l’après-midi). A l’Antenne chirurgicale seule la chirurgie d’urgence était pratiquée. L’ambiance de travail était excellente. Nous avions un très bon contact avec la population qui nous apportait souvent des cadeaux. Pour notre temps libre nous avons installé un bar pour jouer aux cartes, boire une « Kronenbourg ». Je suis resté en lien étroit jusqu’à ce jour avec les autres membres de l’équipe.

Détente à Fontaines chaudes, Algérie (1961)

3. Retour en France

J’ai été rapatrié fin juin 1962 et ai effectué les quatre derniers mois de mon service militaire à proximité de Strasbourg, comme médecin de corps de troupe.

A mon retour à la vie civile je ne voulais pas continuer en anesthésie. J’ai été interne au Service de réanimation médicale où j’ai préparé ma thèse sur le traitement du tétanos par sédation, curarisation et ventilation mécanique. Mes connaissances anesthésiques ont été très utiles et j’ai continué d’utiliser la ventilation manuelle au va-et-vient pour les cas de bronchopneumopathies graves où la ventilation avec l’appareil d’Engström était inopérante du fait de son important volume compressible.

Dans les deux Cliniques chirurgicales des Hospices Civils de Strasbourg l’anesthésie était pratiquée par une solide équipe d’infirmières anesthésistes quelquefois dépassées devant une complication, une intubation difficile ou des patients dans un état particulièrement grave. Les rares médecins anesthésistes, généralement formés à Paris travaillaient généralement pour un chirurgien particulier.

Aussi ais-je été appelé de plus en plus souvent à la Clinique chirurgicale B par des chirurgiens qui avaient assuré les conférences d’internat auxquelles j’avais participé. Un poste de chef de clinique me fut offert et je restais définitivement en Chirurgie B où me furent confiées l’anesthésie et la réanimation chirurgicale qui venait d’être créée.

En 1966, le Docteur Jean-Pierre Gauthier-Lafaye, jusque-là anesthésiste du Service de Santé des Armées occupa le premier poste de professeur d’anesthésiologie créé à la Faculté de Médecine de Strasbourg. Il m’intégra d’emblée dans son équipe. C’est ainsi que débuta ma carrière hospitalo-universitaire en anesthésiologie.

Jean-Claude Otteni, Strasbourg
Email : jcsi.otteni@free.fr