CLub de l'Histoire de l'Anesthésie et de la Réanimation

A history of veterinary anaesthesia

Une histoire de l’anesthésie vétérinaire

Jones Ronald S

  mise en ligne : samedi 24 novembre 2018


Cet historique de l’anesthésie vétérinaire est intéressant donnant une vision anglaise de cette histoire avec notamment la loi anglaise sur la cruauté envers les animaux de 1876 réglementant l’expérimentation animale et celle sur l’anesthésie vétérinaire (Anaesthetic Act) de 1919 réglementant cette anesthésie.

Cependant l’auteur n’est pas suffisamment au fait de l’histoire de l’anesthésie humaine, par exemple : il omet de citer les travaux d’Horace Wells et les travaux de Morton comportent pas mal d’imprécisions voire d’inexactitudes.

Vous trouverez ci-dessous le texte original en anglais de cet article paru dans les Annales vétérinaires de Murcie (autorisations de l’éditeur et de l’auteur). cet article nous a été fourni par le Pr. Karine Portier de Lyon.

Télécharger la version originale :
A history of veterinary anaesthesia
Jones Ronald S [AN. VET. (Murcia), 2002, 18 : 7-15.]

En voici la traduction en français, nous avons préféré mettre les verbes au présent pour ne pas allourdir le texte. Cette traduction a surement des imperfections nous vous présentons nos excuses.

Jean-Bernard Cazalaà

Une histoire de l’anesthésie vétérinaire.
Jones Ronald S
[AN. VET. (Murcia), 2002, 18 : 7-15.]

Résumé  :
L’histoire de l’anesthésie vétérinaire est passée en revue depuis la découverte des propriétés anesthésiques de l’éther chez les oiseaux au XVIe siècle jusqu’à sa première utilisation chez l’homme, puis chez les animaux domestiques en 1846. Elle a été suivie de l’utilisation du chloroforme chez l’homme et les animaux. L’hydrate de chloral est utilisé quelques années plus tard, à peu près au même moment où l’anesthésie épidurale était utilisée. Une loi sur l’anesthésie vétérinaire (Anaesthetic Act) parait en 1919 au Royaume-Uni. Les années 1930 voient l’avènement et le développement des barbituriques. Dans les années 40, l’anesthésie régionale au flanc du bétail est décrite. Le concept d’anesthésie balancée chez Les petits animaux est développé dans les années 50. La découverte de l’halothane en 1956 stimule véritablement le développement de l’anesthésie par inhalation pour les grands animaux et conduit à la mise au point d’équipements à cette fin. Des développements plus récents incluent l’agoniste des récepteurs alpha 2 adrénergiques et le propofol. Après l’introduction de l’isoflurane, d’autres agents d’inhalation : desflurane et sévoflurane sont arrivés. Le développement des relaxants musculaires depuis le triptyque de Waterton en Amérique du Sud jusqu’à nos jours est également abordé.


Les origines de l’anesthésie, tant chez l’homme que chez l’animal, remontent à la nuit des temps. Cependant, il semble que la plupart des travaux initiaux visent à soulager la douleur chez l’homme. Les premiers enregistrements du XVe siècle avant JC, dans le papyrus Babylon d’Ebers, montrent l’utilisation comme moyen d’analgésie : Atropa mandragora (mandragore), jusquiame (alcaloïdes de Belladone) et pavot bouilli dans l’eau. Les extraits de plantes sont généralement administrés sous forme d’éponges somnifères. Ces d’éponges trempées dans le jus, séchées et conservées, puis réhydratées sont placées sous le nez ou dans la bouche des patients avant l’opération. Du vin et d’autres formes d’alcool additionnés de chanvre, d’opiacés et de laitue sont également utilisés pour produire la narcose et l’analgésie chez l’homme. Hippocrate (460-377 av. J.-C.) décrit l’utilisation du chanvre pour réduire la douleur.
Au Moyen-Âge, les techniques d’analgésie se sont développées principalement à Bologne et Salerne aux Xe et XIIe siècles. Diverses prescriptions sont décrites, qui comprennent des composants similaires : pavot, belladone, ciguë et hyoscyamine. Le premier écrit authentique sur l’utilisation de l’éther pour produire l’analgésie est fait par Paracelse en 1540. Il l’administre à des poules et les laisse se réveiller. Il est intéressant de noter que vers la même époque, en 1543, Vésale passe un tube dans la trachée d’un cochon, il insuffle les poumons à l’aide d’un soufflet et garde l’animal en vie. Il étudie l’anatomie thoracique du cochon et sa description est longue et précise. Il semble que le premier écrit de l’anesthésie chez le cheval est celui de Ruini en 1550. Dans l’alimentation des chevaux, il administre des alcaloïdes de belladone mélangés à de l’eau distillée ou à de l’eau d’orge, en conséquence l’anesthésie dure une journée. Il administre aussi un mélange d’une once de ciguë dans l’eau de boisson. Ensuite, il recommande de réveiller les animaux avec un mélange d’hellébore et de vinaigre ou d’huile de ricin dans la narine. Aux XVIIe et XVIIIe siècles, les techniques paraissent discréditées et un vétérinaire écrit « il est impossible d’opérer un cheval de la cataracte, car un cheval est une créature déraisonnable et ne reste pas immobile. »

La production de narcose par l’administration intraveineuse de médicaments est connue depuis longtemps avant que cette technique ne soit utilisée en clinique. Boyle en 1665 a injecté de l’opium dans le membre postérieur d’un chien. « le résultat est que l’opium ayant aussitôt circulé dans le cerveau, le chien est entré en stupéfaction sans mourir ». La seringue est probablement du modèle conçu par Sir Christopher Wren, à partir d’une vessie et d’une plume. Il injecte de l’opium à l’homme et aux animaux. La première injection chez l’homme provoque involontairement une perte de conscience vers 1657. En 1742, Glover relate des expériences dans lesquelles l’injection intraveineuse de chloroforme et de bromoforme produit, entre autres, une stupéfaction. L’introduction des injections intraveineuses dans la médecine vétérinaire est attribuée à Viborg au début des années 1800. Il mène des expériences sur divers extraits de plantes et d’alcaloïdes à Copenhague, mais il ne peut produire d’anesthésie efficace que chez les chiens avec une teinture d’opium. En 1774, Humphrey Davy, qui n’avait que 17 ans, décrit ses expériences sur des chats. En 1800, il discute de l’utilisation de l’oxyde nitreux comme remède pour la douleur opératoire dans sa brochure, qui est par la suite incorporée à son célèbre livre intitulé « Recherches en chimie et en philosophie portant principalement sur l’oxyde nitreux et sa respiration ». Il écrit « quand un petit cobaye est introduit dans un mélange d’oxygène et de trois d’oxyde d’azote, il commence immédiatement à se débattre et, en deux minutes, il tombe sur le côté, respirant très profondément. Ensuite, il n’a aucun mouvement musculaire violent ; mais dort tranquillement pendant quatorze minutes : à la fin de ce temps, ses jambes sont très contractées. Remis à l’air libre, il se réveille  ». Au début du XIXe siècle, un jeune médecin du Shropshire, qui travaille seul et à peu près connu de personne, mène des expériences sur de petits animaux de laboratoire impliquant l’utilisation de dioxyde de carbone. C’est Henry Hill Hickman qui rapporte sa découverte en 1842. Il essaye de persuader des chirurgiens anglais et français que son travail est important mais échoue : il administre du dioxyde de carbone à des souris, des chiots et à un chien adulte. Hickman réalise néanmoins que l’anesthésie peut être due à l’asphyxie en raison de l’oxyde nitreux. Il est mort à l’âge de vingt-neuf ans, un homme quelque peu désabusé et son travail n’est redécouvert que de nombreuses années plus tard.

L’éther est connu depuis longtemps pour le sentiment d’exaltation qui résulte de l’inhalation de ses vapeurs. Cela conduit à son usage dans les « frolics parties ». C’est lors de l’une d’elle que Crawford Long remarque que des blessures peuvent survenir sans ressentir de douleur. En conséquence, il réalise que l’éther peut être utilisé pour soulager la douleur opératoire. Brodie démontre les propriétés anesthésiques de l’éther environ 20 ans avant son administration à l’homme, mais cela n’est signalé qu’en 1851. Il anesthésie un cobaye avec de l’éther dans une cloche jusqu’à ce qu’il cesse de respirer en 8 minutes, mais que le cœur continue de battre. Après respiration artificielle par trachéotomie, l’animal récupère en quelques minutes.

Morton est généralement considéré comme le pionnier de l’anesthésie à l’éther chez l’homme. Morton est un dentiste, est employé comme assistant de Jackson. Morton expérimente différents gaz par des techniques d’inhalation pour prouver que le « siège de la douleur » est dans le cerveau et non comme on le suppose généralement au site périphérique de la lésion. Il utilise des « gouttes analgésiques » que lui donne Jackson dans lesquelles se trouvent l’éther comme principe actif. Après des expériences réussies sur des animaux de laboratoire et des chiens au cours desquelles il a même construit un masque d’anesthésique, Morton réalise des expériences à l’éther sur lui-même. Ensuite, Il procéde à son utilisation pour l’extraction dentaire dans son propre cabinet. Il donne sa première démonstration publique à « l’Ether Dome » du Massachusetts General Hospital de Boston le 6 octobre 1846 avec le chirurgien Warren. La citation célèbre et bien connue de Warren résume toute la procédure « Ce n’est pas une fumisterie » (it is not a humbug). Cette information sur l’anesthésie à l’éther arrive en Angleterre dans une lettre du professeur Bigelow à son ami le Dr Francis Booth à Londres. La lettre est transportée en bateau à Liverpool et ensuite par voie terrestre à Londres. Le 25 décembre 1846, le Dr Booth donne une démonstration à Londres, affirmant qu’il s’agit de la première administration d’anesthésie à l’éther au Royaume-Uni. Toutefois, c’est contesté car le chirurgien du navire lors de ce voyage est un jeune médecin écossais de Dumfries, qui l’emmene à Dumfries, où une anesthésie à l’éther est administré à la pharmacie royale mais dont les dates sont toujours discutées.

En l’espace d’un an, la plupart des espèces d’animaux domestiques ont été traitées à l’éther et The Veterinarian publie un article décrivant l’utilisation de l’éther chez six chiens et deux chats. Le mode d’administration présente un intérêt considérable. « Nous avons placé l’éther sulfurique dans une fiole de Florence au col de laquelle une grande vessie était fixée. La tête de l’animal a ensuite été introduite dans la vessie et une lampe à alcool a été appliquée sur le ballon ». Peu de personnes auraient le courage de répéter une telle procédure aujourd’hui. Les résultats de cette expérience ne permettent de susciter des espoirs très optimistes. « Nous ne pouvons pas dire si les cris émis sont une preuve de douleur ou non ; mais ils suggèrent une agonie à l’auditeur et, sans témoignage contraire, doivent être considérés comme une indication de la souffrance ». La technique n’est donc pas conçue pour atteindre l’objet pour lequel, dans la pratique vétérinaire, il serait le plus généralement utilisé, à savoir soulager le propriétaire de l’impression que son animal a été soumis à la torture. La prise en compte du patient semble s’être développée un peu plus tard dans l’histoire de l’anesthésie. Des essais supplémentaires sont signalés sur des chiens, des chevaux, des ânes et des moutons, avec des résultats plus prometteurs. On s’est vite rendu compte que les méthodes employées pour l’administration d’éther peuvent également entraîner une asphyxie. Olden publie une description d’un masque conçu pour résoudre ce problème. Un commentaire intéressant est fait dans l’éditorial du The Veterinarian du 1er mai 1847. On reproche à un professeur d’avoir dit à une réunion de la Royal Agricultural Society qu’il suffit d’avoir un « porte-savon ordinaire rempli d’éther et tenu près du nez de l’animal » et que l’odeur est « si délicieuse que la vapeur est facilement inhalée. Lorsqu’il est suffisamment atteint, l’animal se couche et se soumet sans réserve à ce qu’il faut faire ». L’éditorial dit : « Dans son imagination, l’artiste dans son atelier n’aurait pu peindre un tableau plus agréable à l’esprit que celui-ci ; et nous soupçonnons habilement que notre agréable professeur était assis dans son agréable salon donnant sur le jardin lorsqu’il a rédigé pour la Société royale d’agriculture , sa description enchanteresse des effets de l’éther ».

En 1847, Lucas, vétérinaire de Liverpool, publie un article dans le journal The Times. Il administre avec succès une anesthésie à l’éther pour l’ablation de la rate d’un chien Terre-Neuve. Lucas est le premier président de la Veterinary Defence Society et vice-président du Royal College of Veterinary Surgeons.
Il est peut-être un peu regrettable que l’utilisation de l’éther ne dure que quelques mois avant l’avènement du chloroforme. Cet agent, utilisé à Edimbourg par le gynécologue James Simpson, présente de nombreux avantages par rapport à l’éther. En conséquence, l’éther est abandonné pendant de nombreuses années. L’utilisation du chloroforme est suggérée à Simpson par Waldie, un chimiste pharmacien de Liverpool. Un certain nombre d’avantages sont avancés pour le chloroforme en raison de sa plus grande « puissance ». Le premier usage signalé du chloroforme à des fins vétérinaires est faite par W. J. Goodwin, chirurgien vétérinaire de la reine Victoria, pour « un beau et élégant cheval de carrosse débordant de santé et de vigueur atteint d’arthrite naviculaire  ». Une description détaillée et vivante est publiée dans The Veterinarian en 1848 dans un éditorial par Percival. Le chloroforme est administré à l’aide d’une éponge dans un « masque de cuir ordinaire ». « Le palefrenier, maintenant le museau vers le haut, a comprimé l’éponge contre les narines, ce qui a provoqué une injection de liquide. En conséquence, le cheval est devenu sauvage et ingérable, faisant des dégâts. Le palefrenier a réussi à retirer de la tête la bride du museau. Le cheval a récupéré ». Ce récit est suivi d’un autre où « du chloroforme a été versé sur un morceau de drap de flanelle, au-dessous duquel se trouvait une éponge, le tout étant placé dans une boîte en fer blanc nouée sur le nez du cheval et entourée d’un sac de flanelle. En trois minutes et demie, l’animal est tombé et en cinq minutes, il était parfaitement insensible ». Dans cette affaire, la procédure est plus ordonnée et convaincante. En raison des difficultés liées à l’administration du chloroforme, l’éditorial du The Veterinarian du 1 er septembre 1848 dit : « Abandonnons l’utilisation de ce produit chimique breveté comme anesthésique, au moins à des fins pratiques, considérons-le comme un remède interne ». La même année Field rapporte ses expériences. Il déclare : « Aussi satisfait de la puissance du chloroforme sur le cheval puisse être en tant qu’agent anesthésique, je ne le suis pas pour la prévision de la chute de l’animal qui est trop incertaine pour contenir ou restreindre les mouvements et par conséquent l’agitation préalable à la chute et la chute elle-même peuvent entrainer une blessure violente. »

La popularité du chloroforme, en particulier chez l’homme, est principalement due au travail de John Snow, qui l’administre à la reine Victoria à l’occasion de la naissance de son septième fils Edward. Cela conduit à l’expression « anesthésie à la reine  ». Chez l’homme, le chloroforme est responsable de nombreux décès ; principalement due à une défaillance cardiaque. L’éther est considéré comme plus sûr car l’insuffisance respiratoire précéde la défaillance cardiaque, mais la controverse perdure pendant plusieurs décennies. Dans The Veterinarian de 1848, le professeur Thiemesse de Belgique publie une observation selon laquelle le sang artériel de chiens anesthésiés avec du chloroforme ou de l’inhalation d’éther est de couleur plus foncée. Si le chloroforme est administré par voie intraveineuse, le sang artériel « présente une teinte rouge fleurie  ». Pendant de nombreuses années, on croit que l’anesthésie est produite par asphyxie. C’est peut-être vrai, mais c’est dû à la technique d’administration et non à l’agent spécifique. Les difficultés liées à l’administration conduisent à la recherche de méthodes plus simples. En 1866, une anesthésie locale par pulvérisation d’éther est décrite.

Spencer Wells publie un compte rendu sur l’utilisation d’hydrate de chloral en 1869. Il semble que l’administration se soit faite par injection sous-cutanée à petites doses et il affirme l’absence d’irritation locale. Il déclare également qu’il est possible de produire une narcose chez le lapin et d’autres animaux. Oré en France, après avoir effectué des essais chez le chien en 1872, réalise chez l’homme une anesthésie par injection intraveineuse d’hydrate de chloral. À la suite de plusieurs décès, la méthode est abandonnée chez l’homme en 1877. Humbert est crédité de l’essai de ce médicament chez le cheval. Nocard, en 1866, déclare « n’avoir utilisé pendant des années aucun autre agent anesthésique général, que l’hydrate de chloral, dans une solution de 1 à 3 d’eau, par injection intraveineuse ». L’utilisation s’est faite chez le cheval, le bœuf et le chien. Chez le cheval et le bœuf, on ponctionne la veine jugulaire et chez le chien, on dénude la veine fémorale externe et on la ponctionne avec un trocart ou une aiguille creuse. En 500 à 600 injections, aucune mort anesthésique n’est relevée. C’est en Belgique, au début du XXe siècle, que Degive popularise l’utilisation de l’hydrate de chloral par voie intraveineuse. Il écrit : « L’hydrate de chloral injecté dans la veine jugulaire à une dose de 10g/100kg de poids corporel dans une solution à 20% produit en une à deux minutes une anesthésie générale complète sans provoquer d’excitation chez l’animal. La méthode a plus de valeur lorsqu’elle est mise en pratique avec toutes les précautions d’asepsie, mais elle a provoqué plusieurs accidents qui ont mis sa valeur en doute ».

La cocaïne est introduite en tant qu’anesthésique local en 1890, lorsque Penhale signale l’anesthésie des muqueuses par cet agent. Une solution à 4% appliquée sur la cornée « est révélée utile pour éliminer les substances étrangères de l’œil, en particulier chez les bovins ». Lors d’une opération chez un chien, il injecte la solution près du coin de l’œil, en dépose sur la cornée et attend 3-4 minutes avant de retirer les membranes nictitantes. Penhale est l’une des premières personnes à suggérer qu’il faut moins de chloroforme pour l’anesthésie des femelles en gestation. C’est probablement Hobday qui popularise l’utilisation de la cocaïne en anesthésie vétérinaire, mais il a des effets secondaires indésirables après absorption (ndlr : addiction à la cocaïne). L’introduction de la procaïne en 1905 permet des avancées en matière d’anesthésie régionale et locale.

Le statut de l’anesthésie vétérinaire est bien décrit par Hobday au passage du XXe siècle, il écrit : « À l’époque de mes études, on m’a appris que l’administration de chloroforme au chien, au chat et à d’autres animaux est extrêmement dangereuse. Les décès étaient si fréquents que l’anesthésique était utilisé dans les cas graves, et avec une grande inquiétude. Même en ce temps-là, il est reconnu qu’il est plus sûr de chloroformer un cheval qu’un chien ou un chat, une raison incontestable étant que l’animal plus grand est forcément entravé et sécurisé dans une position telle que ses poumons peuvent se dilater et que sa poitrine ne subit pas de compression manuelle  ». Cela aboutit à la création par Hobday d’une table pour la contention des petits animaux pendant la chloroformisation. Il popularise également l’utilisation d’appareils pour donner un débit constant de chloroforme de manière contrôlée. Hobday publié une série de plus de 900 cas avec « seulement cinq décès enregistrés et pour un la cause du décès est expliquée de manière satisfaisante par l’examen post mortem. En l’espèce, en raison d’un malentendu, un examen post mortem n’a pas été effectué  ». En 1915, Hobday publie le premier manuel entièrement consacré à l’anesthésie vétérinaire. La majeure partie du livre est consacrée à l’anesthésie par inhalation et les anesthésies régionales et rachidiennes sont mentionnées. Iliesco à Bucarest souligne le grand intérêt de la prémédication avant l’anesthésie au chloroforme. La scopolamine est utilisée par injection intraveineuse ou sous-cutanée et est parfois associée à la morphine. Il suggére que la prémédication réduit l’excitation lors de l’induction, réduit la dose de chloroforme et permet une récupération plus rapide. Merillat, dans son manuel de chirurgie vétérinaire de 1915, indique que l’utilisation de l’anesthésie n’est pas universelle à cette époque. « En chirurgie vétérinaire, l’anesthésie n’a pas d’histoire. Elle est utilisée d’une manière décousue qui n’accorde pas beaucoup de crédit à cette génération de vétérinaires ... De nombreux vétérinaires d’expérience plutôt grande n’ont jamais administré, de leur vie durant, une anesthésie générale dans leurs opérations ... L’anesthésie en chirurgie vétérinaire aujourd’hui est un moyen de contrainte et non un moyen de soulager la douleur. Tant qu’une opération peut être effectuée avec contrainte, sans danger imminent pour la technique, l’opérateur ou l’animal, le choix de l’anesthésie n’entre pas dans la proposition  ».

Les commentaires de Hobday et Merrillat jettent les bases de l’introduction du Animals Anesthetic Act de 1919 au Royaume-Uni. La loi rend l’anesthésie générale obligatoire pour de nombreux types d’opérations. L’impression générale qui se dégage de la littérature vétérinaire à cette époque est que la loi est devenue loi en raison de la pression de l’opinion publique plutôt que des demandes de la profession vétérinaire. Dans ses mémoires, Hobday écrit : « Qui peut estimer la souffrance atténuée par ces nouvelles méthodes imposées par la loi ? Des milliers d’opérations ont été effectuées sans anesthésie … un souvenir aussi troublant qu’il est réconfortant de savoir qu’on a eu un rôle à jouer dans l’obtention d’un aussi grand soulagement  ».

Bien que la loi de 1919 garantisse, dans la mesure du possible l’utilisation universelle de l’anesthésie générale, elle a aussi retardé l’introduction de nouvelles techniques, en particulier de l’anesthésie régionale, dans la pratique de l’anesthésie vétérinaire. La loi de 1919 est remplacée par la loi de 1954 sur la protection des animaux [anesthésie] modifiée en 1964, ce qui permet au chirurgien vétérinaire de choisir le type d’anesthésie utilisé pour avoir une « anesthésie adéquate  ».
L’utilisation du tribrométhanol est décrite pour le chat à la fin des années 1920, administré par voie rectale et plus tard par voie intraveineuse. Cependant, il est bientôt remplacé par des barbituriques dans les années trente. Le premier barbiturique à être utilisé par voie intraveineuse est le butallylonal. Ebert utilise l’hexobarbital chez le chien et le chat. Aux États-Unis, Kreutzer est la première personne à publier l’utilisation de pentobarbital dans l’anesthésie vétérinaire en 1931. Ce médicament est administré par voie intrapéritonéale. Deux ans plus tard, en 1933, Wright déclare utiliser du pentobarbital intrapéritonéal pour une série de 100 chiens et chats. Le grand inconvénient de la technique est l’énorme variation de la réponse. Les barbituriques sont déjà administrés par voie intraveineuse chez l’homme et des publications chez les petits animaux suivent.

Il montre que le début de la narcose était plus rapide par cette voie et il est donc possible d’injecter l’agent sur une période de 3 à 4 minutes tout en évaluant le degré de narcose jusqu’à ce que la profondeur requise soit atteinte. Tant que le médicament est administré à une vitesse lente, cette méthode s’avére bien en avance sur les techniques anesthésiques précédemment utilisées. Le plus grand avantage est probablement l’induction silencieuse de l’anesthésie. Plus tard, il est rapporté que le thiopentone est un agent très satisfaisant pour de courtes périodes d’anesthésie. Pendant longtemps, le pentobarbital et le thiopental sont largement utilisés pour l’anesthésie des petits animaux et ce n’est qu’à partir de 1960 que l’utilisation de l’halothane le concurrence. En fait, l’utilisation du thiopentone se limite à l’heure actuelle à celle d’un simple agent d’induction.

Le développement de l’anesthésie épidurale doit beaucoup à Brook. Corning utilise pour la première fois l’anesthésie rachidienne en 1885 : il injecte une solution de cocaïne dans la région des espaces intervertébraux thoraciques postérieurs et produit une anesthésie des fesses, du pénis, de l’urètre et de la région inguinale. Brook (1935) suggére que ceux sont Cuille et Sendrall en 1901 qui utilisent les premiers cette technique chez le cheval, le bœuf et le chien au moyen d’une ponction lombo-sacrée. « La véritable anesthésie épidurale » diffère de l’anesthésie rachidienne en ce que l’injection d’anesthésique local se fait en dehors des membranes rachidiennes. Cela élimine plusieurs des inconvénients des injections rachidiennes. En 1925, la première utilisation reportée de l’anesthésie épidurale chez le cheval a lieu à Berlin et Benesch en Autriche développe la technique chez les bovins où elle s’est révélée être une technique très populaire et utile. Farquharson aux États-Unis développe en 1940 la technique de l’anesthésie paravertébrale qui s’avére extrêmement utile chez les ruminants. Les nerfs spinaux sont bloqués lorsqu’ils quittent le foramen intervertébral, ce qui désensibilise la peau et les muscles de la région du flanc. L’érection pénienne du taureau est un effet secondaire gênant de l’anesthésie. L’anesthésie péridurale est efficace, mais elle n’est pas sans inconvénients. En 1953, le développement du bloc nerveux pudendal par Larson a permis au vétérinaire de produire une relaxation du pénis et une anesthésie efficace chez l’animal debout. L’anesthésie régionale des doigts des membres des ruminants représente un progrès considérable. Cependant, elle dépend de la connaissance exacte et de l’application de l’anatomie mais ce n’est pas toujours réalisable pour le membre malade. Le développement de l’anesthésie régionale par voie intraveineuse par Bier chez l’homme au début du XXe siècle constitue un progrès considérable. Cette technique, abandonnée et négligée pour l’homme pendant plusieurs décennies est réintroduite au début des années 1960. En 1974, Jones et Prentice développent cette technique chez le bétail.

Les années 40 et 50 voient la mise au point de deux autres agents d’inhalation : le cyclopropane et le trichloréthylène, qui présentent tous deux d’importants inconvénients. Ils s’appuient principalement sur le développement de l’intubation endotrachéale pour leur administration chez l’animal et pour le cyclopropane, sur l’utilisation d’un circuit fermé mis au point au début des années 1940 par Waters. En 1954, Hall and Weaver publie un article fondamental intitulé : « Quelques notes sur l’anesthésie équilibrée pour le chien et le chat ». Ils développent le concept d’anesthésie équilibrée avec prémédication, induction de l’anesthésie par un barbiturate intraveineux et entretien avec un agent volatil et de l’oxygène. La découverte de l’halothane par Suckling (1957) et Raventos (1956) est le principal moteur du développement de l’anesthésie par inhalation chez l’animal. L’arrivée d’un puissant agent ininflammable incite Fisher et Jennings de Glasgow à développer le matériel d’anesthésique par inhalation destiné aux grands animaux, suivi par d’autres utilisateurs en Europe et en Amérique du Nord. Dans les années 1950, des médicaments tranquillisants à base de phénothiazine, dont le premier est la chlorpromazine, sont mis au point et trouvent une place dans l’anesthésie vétérinaire pour la prémédication pour la majorité des espèces. À la fin des années 1960, le xylazine, premier agoniste des récepteurs alpha-2 adrénergiques, est mis au point pour les ruminants. Son utilisation est ensuite étendue à un certain nombre d’autres espèces, notamment le cheval, le chat et le chien. Cela est suivi dans les années 1980 par trois autres composés du groupe, la détomidine et la romifidine, destinés à être utilisés chez les chevaux, ainsi que la médétomidine et son agent de réversion, l’atipamézole, un antagoniste des récepteurs alpha-2-adrénergiques, destiné au chien et au chat. Au début des années 1970, la kétamine est introduite en tant qu’agent anesthésique dissociatif pour succéder à la phencyclidine. Alors qu’il est actuellement utilisé chez une grande variété d’espèces en anesthésie vétérinaire, le développement de son utilisation est relativement lent et son utilisation limitée principalement aux chats.
Au début des années 80, le propofol, agent intraveineux sans barbiturique, est introduit pour être utilisé principalement comme agent d’induction. Son utilisation est maintenant répandue dans l’anesthésie humaine, mais son utilisation dans l’anesthésie vétérinaire est principalement limitée aux petits animaux. Le début des années 80 est également marqué par la découverte d’un nouvel agent inhalé, l’isoflurane. Après les premiers essais extrêmement prometteurs, son utilisation est suspendue en raison des craintes suscitées par sa toxicité. Cependant, par la suite, ces craintes sont jugées infondées et le médicament est réintroduit et est maintenant largement utilisé pour l’anesthésie vétérinaire. Plus récemment, deux nouveaux agents d’inhalation, le desflurane et le sévoflurane, ayant une basse solubilité et par conséquent un mode d’action rapide, sont introduits.

Les myorelaxants sont connus depuis plusieurs siècles, mais ce n’est qu’au milieu du XXe siècle qu’ils sont utilisés en anesthésie. C’est Sir Walter Raleigh qui rapporte pour la première fois les informations d’Amérique du Sud au XVIe siècle. Brodie est le premier à signaler des expériences sur des animaux en 1812. En 1847, Waterton décrit l’administration d’un curare à une ânesse et comment il la garde en vie en se servant d’un soufflet pour la ventiler, après son réveil, elle survit pendant 25 ans. Claude Bernard est le premier à étudier la pharmacologie du curare et les problèmes de conscience sous les effets des relaxants. Ses expériences conduisent à la nomination d’une commission royale sur la vivisection au Royaume-Uni et à la loi sur la cruauté envers les animaux de 1876, chargée de réglementer la pratique de l’expérimentation animale. Au début des années 1940, Griffiths et Johnson, à Montréal, utilisent pour la première fois le médicament en anesthésie humaine. Quatre ans plus tard, Gray et Halton signalent son utilisation chez 1 000 patients humains. Au milieu des années 50, Hall et ses collègues décrivent l’utilisation du suxaméthonium dans l’anesthésie canine. Au début des années 80, deux nouveaux relaxants, l’atracurium et le vécuronium sont mis au point pour une utilisation chez l’homme. L’atracurium est un composé particulièrement intéressant en raison de son nouveau métabolisme par dégradation d’Hoffmann. Leur utilisation en anesthésie vétérinaire est étudiée et ils sont maintenant largement utilisés pour les chevaux, les chiens et les chats. Plus récemment, deux nouveaux médicaments sont introduits. Ceux sont le rocuronium, un autre amino-stéroïde et le cis-atracurium qui est l’un des isomères spécifiques de l’atracurium. L’usage des deux agents est rapporté chez le chien.

Références :
- Brook GB. Spinal (epidural) anaesthesia in the domestic animals. Vet. Rec 1935. 25 , 549-553.
- Hall LW. Weaver BMQ. Some notes on balanced anaesthesia for the dog and cat. Vet. Rec. 1954. 66 : 289-293.
- Raventos J. The action of fluothane-a new volatile anaesthetic. Brit. J. Pharmacol. 1956. 11 : 394-408.
- Suckling CW. Some chemical and physical factors in the development of fluothane. Brit. J. Anaesth. 1957. 38 : 466-472.

Autres livres :
- Lumb WV, Jones EW. Veterinary Anesthesia. 2"’ Ed. Philadelphia, Lea and Febiger.1984.
- Stevenson DE. The evolution of veterinary anaesthesia. Brit. Vet. J. 1963 ;119 : 477-483.

- Westhues M, Fritsch R. Animal Anaesthesia. Edinburgh, Oliver and Boyd. Vol 2. : Xlll-XXI. l965.
- Wright JG. Anaesthesia in animals : a review. Vet. Rec. 1964. 76 : 710-713.


u