CLub de l'Histoire de l'Anesthésie et de la Réanimation

Tout ça pour une pièce de 20 centimes !

Ehrardt Marc

  mise en ligne : mercredi 19 mai 2021


Cette anecdote nous a été envoyé en 2008 pour le concours du CHAR. mais nous avions abandonné faute de candidats car nous n’avions eu que 2 candidats.
Elle a sa place dans cette rubrique et nous n’avons pas oublié Marc Ehrardt.que nous remercions pour cet envoi.

Ce jour de fin septembre lorsque je me suis réveillé ma vie semblait assez simple, disons habituelle. Comme d’habitude le lever à 6 heures a été difficile. Quelques années après cela n’a pas trop changé d’ailleurs ! Je suis plutôt du soir !

Comme d’habitude j’ai pris un bon café pour émerger. Comme d’habitude ... Tiens c’était la chanson de Claude François qui est passée ce matin là à la radio. On l’entendait souvent à cette époque. Comme d’habitude donc je me suis préparé pour ma journée de jeune médecin étudiant en début de troisième année d’Anesthésie-Réanimation : l’Hôpital le matin et la Faculté l’après-midi.

Pourtant ce jour là il y avait une chose inhabituelle : j’étais de garde d’anesthésie en oto-rhino-laryngologie. Des gardes j’en prenais depuis le début du cursus dans ma spécialité, mais je doublais l’un de mes seniors. Et un mois auparavant ma chef de service et mon responsable de secteur avaient jugé que j’étais autonome et que le temps était venu de prendre des gardes seul. Je pouvais « endormir » sans un ancien à côté de moi ou à l’étage au dessus, prêt à intervenir.

Ce matin là, donc, je suis sorti de mon immeuble, j’ai vu le soleil et j’ai senti la douceur de ce presque « été indien ». J’ai pensé que c’était dommage d’être de garde ce soir », puis avec un petit sourire intérieur que c’était le prix pour soulager des souffrances ou sauver des vies... !

Ensuite la journée a passé. Le matin à l’Hôpital des Enfants-Malades à la Clinique Chirurgicale Infantile, où il y avait de l’orthopédie, de la chirurgie viscérale et de la neurochirurgie. L’après midi à l’Ancienne Faculté de Médecine dans le Quartier Latin. Puis j’ai fait un saut chez moi pour prendre mon sac de garde.

Et à 18 heures je me suis présenté au bâtiment d’O.R.L. pour prendre les transmissions auprès de mon collègue de jour.
« Tu n’as pas d’urgences au bloc, pas d’anesthésie en vue. Bonne garde et à demain » m’a t-il dit.

Il est parti et je me suis retrouvé seul dans le bureau de l’équipe d’anesthésie. J’ai enfilé un pyjama de bloc. Je me suis dirigé vers l’accueil des urgences. Avec qui étais je de garde ? Avec quel chef, avec quel interne ? La chef était une jeune femme souriante et en plus compétente. L’interne était plus austère, mais travaillait bien. Somme toute c’était une bonne équipe.
« Y a t-il des urgences nécessitant une anesthésie ? » ai je demandé.
« Rien pour le moment » m’ont ils répondu.

Il n’y avait, en effet, que les urgences habituelles d’O.R.L. : otites, angines, épistaxis etc.... Pas d’absorption de produits caustiques, pas d’inhalation de corps étranger (cacahuète, projectile de la sarbacane gadget d’un journal pour enfant !). Je suis donc remonté dans le bureau. La pièce était calme, car elle était à l’écart des Urgences et de l’Hospitalisation. J’ai sorti mes cours et j’ai commencé à les étudier.

Vers 19 h30 la sonnerie stridente du téléphone a retenti et m’a fait sursauter. J’ai décroché le combiné. Au bout de la ligne j’ai entendu la voix de l’interne :
« - Je vais hospitaliser une petite fille de deux ans qui a avalé une pièce de monnaie en fin d’après midi. Elle est très gênée pour déglutir. La pièce a du se bloquer au niveau de la bouche œsophagienne, il faut la retirer par voie endoscopique.
– Depuis quand est elle à jeun, ai je demandé
– D’après les parents depuis son goûter vers 17 heures
– Donc je vais la voir et s’il n’y a pas de problèmes on pourrait la programmer pour 23 heures, ai je conclu ».

Je suis allé en salle d’hospitalisation et j’ai retrouvé une charmante petite fille entourée de sa mère et de son père. Elle avait de beaux yeux verts et un joli visage encadré de boucles blondes. Elle était très calme, mais lorsqu’elle m’a aperçu, elle a eu un mouvement de recul vers ses parents. Je me suis présenté à eux le plus rassurant possible :
« Bonsoir je suis l’anesthésiste de garde. Je vais vous poser quelques questions et je vais examiner votre enfant »
Puis je me suis tourné vers la petite : « Mais d’abord comment tu t’appelles ? »
Craintive elle s’est serrée contre sa maman. Celle ci a répondu : « Elle s’appelle Emilie »,
« C’est un joli prénom » ai je répondu, en pensant que la chanson « Emilie jolie » lui convenait vraiment parfaitement.
Malgré l’urgence les parents avaient tout prévu. Ils avaient apporté le carnet de santé. De toute façon elle n’avait aucun antécédent notable. Et à l’examen j’ai juste remarqué qu’elle était un peu potelée et légèrement enrhumée... J’ai alors expliqué à la fillette et à ses parents : « Il y a une vilaine pièce qui est coincée dans ta gorge et qui peut te faire mal. Tu vas souffler dans un ballon et faire un joli dodo. On enlèvera la pièce. Quand tu te réveilleras, tout sera fini ».
J’ai alors ajouté pour les parents : « Comme elle a pris son goûter vers 17 heures, l’examen se fera vers 23 heures. Vous pouvez attendre avec elle ».
Voyant que l’enfant avait un ours en peluche près d’elle, j’ai ajouté : « Si tu veux, ton nounours pourra venir avec toi ». Elle a semblé un peu rassurée.

Je suis sorti et j’ai rejoins mes collègues O.R.L.. L’accueil des urgences étaient plus calme. Nous avons décidé de manger en salle de garde. Il était 20 heures. L’internat était calme. J’ai retrouvé mes collègues anesthésistes de garde à la Clinique Chirurgicale et Infantile pour les urgences viscérale et orthopédique. Il y avait un senior et un junior. Ils m’ont dit :
« - On se dépêche de manger. Il y a un programme d’enfer et beaucoup de problèmes à résoudre dans les salles d’hospitalisation. Et toi de ton côté ?
–Une œsophagoscopie pour retirer une pièce de monnaie chez une enfant de deux ans.
–Ce n’est pas une bronchoscopie, cela devrait aller !
– Oui bien sûr, ai je répondu ».

C’est vrai que les bronchoscopies chez les enfants étaient réputées comme étant les gestes les plus à risque. Mais intérieurement je me suis dit, que je ne devrai compter que sur moi même. Sauf en cas de difficultés d’intubation : dans ce cas un O.R.L. du fait de sa spécialité était capable d’y faire face. Puis nous avons mangé assez tranquillement. Vers 21 heures nous sommes sortis de la salle de garde.
Ensuite les chirurgiens sont repartis vers les urgences. Quant à moi j’ai réglé quelques problèmes en salle d’hospitalisation. J’ai vérifié que le bilan sanguin de la petite Émilie était normal. C’était le cas. Lorsque je suis passé devant sa chambre, je l’ai aperçue endormie dans la pénombre. Allongée dans son lit elle serrait son ours en peluche dans ses bras. Ses parents la veillaient.
A 22h30 je suis rentré dans le bloc opératoire. Je me suis habillé : charlotte, bavette et sur-chaussures. J’y ai retrouvé la panseuse. Elle était jeune diplômée, mais plutôt agréable. Elle préparait le matériel : œsophagoscope rigide, lumière froide etc...

De mon côté j’ai comme d’habitude préparé mon matériel et vérifié que tout était à portée de main. Ma patronne de l’époque et ses élèves m’avait enseigné la rigueur : en cas d’urgence on ne pouvait se permettre de courir après l’objet indispensable, cela pouvait faire perdre un temps précieux. J’avais donc de quoi aspirer, de quoi ventiler et de quoi intuber. Par ailleurs j’avais de quoi mettre une perfusion.
Ensuite les O.R.L. sont arrivés. A 23 heures le brancardier a amené Émilie au bloc. Ses parents l’ont embrassé et laissé à l’entrée. Elle s’est mise à pleurer. Je lui ai redis :
« On va faire ce qu’on a dit. Tu vas faire un gros dodo et après tu retrouveras ton papa et ta maman ».
Nous l’avons installée sur la table d’opération. J’ai mis les électrodes du cardioscope et le brassard à tension. A l’époque il n’y avait pas de surveillance de la saturation en oxygène. On se contentait de la coloration des extrémités ! J’ai pris les constantes. Émilie continuait à pleurer et maintenant s’agitait. Je lui ai expliqué doucement :
« Tu vas souffler dans le masque et dans le ballon, ça sentira pas très bon, mais c’est ce qui va te faire faire dodo ».

J’ai appliqué le masque sur son visage, pendant que les autres la maintenaient sur la table. Et puis dans l’oxygène j’ai introduit l’Halothane. Comme Émilie j’en ai senti immédiatement l’odeur âcre. J’ai augmenté progressivement la concentration. La petite s’est encore agitée et elle a été plus calme. Sa ventilation est devenue paisible. Elle dormait. J’ai diminué l’Halothane. Elle était rose, le scope était rassurant : 100 de fréquence cardiaque et le pouls était bien frappé. J’ai confié le masque à la panseuse. J’ai alors cherché une veine pour poser un abord veineux. Sur le membre supérieur gauche rien. Pourtant avec l’Halothane habituellement la vasodilatation faisait ressortir les veines. Mais comme je l’avais noté Émilie était vraiment très potelée... Je me suis alors porté sur le membre supérieur droit. Sur le dos de la main une veine ou plutôt une ligne bleutée, fine et sinueuse. J’ai alors tenté de mettre une épicrânienne : ça y est un reflux de sang dans la tubulure. Non une voussure est apparue au niveau du point de ponction : elle a claqué...

C’est à ce moment que j’ai entendu un bruit anormal provenant de la tête de l’enfant. Pourtant la panseuse appliquait toujours le masque sur le visage. Mais la ventilation n’était plus aussi calme. Elle semblait gênée. J’ai alors abandonné la recherche d’un abord veineux. J’ai repris le masque. En procédant par petites insufflations j’ai tenté d’assister la ventilation. Mais le mélange oxygène-Halothane passait difficilement, de plus en plus difficilement et puis plus du tout. A tel point qu’il y a eu un balancement thoraco-abdominal, sûrement un laryngospasme ...
Les O.R.L., qui attendaient patiemment en parlant dans un coin de la salle, ont vu que j’étais en difficulté. La jeune chef m’a proposé de ballonner pendant que je maintenais au mieux le masque sur le visage.
Mais rien à faire les extrémités de l’enfant devenaient de plus en plus bleues.
118 – 96 – 84 – 72 – 58 ...la fréquence cardiaque affichée sur le scope était en chute libre. L’alarme s’est mise à hurler. Il n’y avait quasiment plus de complexes...
J’ai pensé très fort :
« Meeer...de elle va s’arrêter ».
La petite Émilie, 2 ans,, qui était allongée sur la table d’opération devant moi, était en train de mourir... Elle glissait vers un abîme. Et moi avec elle. Tout cela pour une pièce de 20 centimes et en partie à cause de moi.
Mais que faire ? Appeler les collègues de la Clinique Chirurgicale ? Ils devaient eux-mêmes être très occupés. Et à supposer qu’ils soient disponibles, il fallait du temps pour traverser l’hôpital. Les deux bâtiments étaient éloignés. La petite serait déjà arrêtée. Approfondir l’anesthésie ? Je n’allais pas augmenter l’Halothane chez une enfant à la limite de l’arrêt. Et puis je n’avais pas d’abord veineux...
Je n’avais plus une idée claire. J’ai fait un effort surhumain pour me reconcentrer. Il ne fallait pas que la petite Émilie meurre... Pendant que la chef d’O.R.L. ballonnait, je me suis arc-bouté sur la valve de Ruben et le masque, l’Halothane fermé et l’oxygène ouvert en grand. Je me suis acharné à faire passer un peu d’oxygène à travers cette maudite glotte fermée ...
Et au bout de plusieurs secondes, qui m’ont paru une éternité, un petit miracle s’est produit. La glotte s’est relâchée et quelques molécules d’oxygène sont passées. Certes encore difficilement, mais suffisamment pour que la fréquence cardiaque se stabilise et que le cœur ne s’arrête pas. Puis le passage d’oxygène est devenu plus facile. Les doigts d’Émilie sont peu à peu redevenues roses et la fréquence cardiaque s’est accélérée..
Plus tard j’ai raconté cette histoire à une collègue un peu plus âgée que moi. Elle m’a expliqué que le laryngospasme avait été probablement déclenché par des sécrétions liées à la rhino-pharyngite. Elle a ajouté qu’en phase pré-mortem tous les muscles se relâchaient, y compris la glotte ... La nature fait parfois bien les choses, mais aujourd’hui j’en ai encore des frissons dans le dos.
Quant à Émilie une fois que son état respiratoire et circulatoire se sont stabilisés, j’ai demandé à la chef d’O.R.L. ce qu’elle en pensait. Elle m’a dit qu’il valait mieux enlever cette pièce le soir même. Je lui ai demandé d’appeler mes collègues anesthésistes et de leur expliquer la situation. Le senior m’a fait dire que comme je le pressentais, le junior et lui-même ne pouvaient absolument pas se libérer. Il m’a également fait dire que je pouvais reprendre l’anesthésie en veillant bien à rester en anesthésie profonde.
Plus ou moins conforté par cet avis, j’ai réintroduit l’Halothane à doses croissantes. Cette fois ci tout s’est déroulé à merveille. Une veine correcte est apparue sur le dos de la main. J’ai posé la perfusion sans problème. J’ai repris la tête. J’ai fait pousser la Succinylcholine. J’ai intubé dès la première tentative. J’ai fixé la sonde bien sur le côté. J’ai poussé un peu de Palfium pour l’analgésie.

L’O.R.L. a introduit l’œsophagoscope rigide. La pièce de 20 centimes n’était plus très loin. Eh bien si elle avait filé....Où ? J’ai pensé au pire. Dans la trachée ? Mais l’O.R.L. a été formelle et rassurante :
« Une pièce de 20 centimes est grosse. Je n’en ai jamais vu passer à travers une glotte d’ enfant de 2 ans ! Elle doit être dans l’estomac. J’ai déjà vu cela »
La radio faite en salle d’opération allait confirmer cette hypothèse. Ouf...! Elle avait du filer avec la Succi ou peut-être au moment de la phase pré-mortem.... Plus tard c’est ce que ma collègue devait là aussi m’expliquer.

Puis j’ai surveillé longtemps Émilie au bloc. C’était l’époque où les salles de réveil étaient recommandées, mais pas obligatoires ! Je ne l’ai pas extubée avant d’avoir tous les critères habituels respiratoires et circulatoires. Mais surtout j’avais un dernier doute. Comment était sa conscience ? Il y avait peut-être eu une souffrance cérébrale ? Pourtant elle a ouvert les yeux. Mais puis surtout après l’extubation elle a murmuré : « Maman », elle s’est mise sur le côté et elle s’est rendormie. Mais cette fois ci, elle commençait sa nuit ! J’étais rassuré...

Nous avons réinstallés Émilie sur le brancard. Lorsque nous sommes sortis du bloc, nous nous sommes retrouvés face aux parents, morts d’angoisse. J’avais oublié qu’ils étaient si proches de nous. Ils ont embrassé leur petite fille. Elle a de nouveau murmuré Maman, Papa.... J’étais incapable de dire un mot. Heureusement la chef s’est adressée immédiatement à eux :
« Tout s’est bien passé. Nous n’avons pas récupéré la pièce. Elle est passée dans l’estomac. Elle partira par les voies naturelles. Émilie passera la nuit ici et elle sortira demain »
J’ai fait un signe d’approbation.

Les parents ont répondu :
« Merci pour notre petite Émilie. Nous sommes si heureux que tout se soit bien passé. Ce que nous redoutions le plus, c’était l’anesthésie »
Et ils se sont tournés vers moi : « Merci encore Docteur »
Comme dans un rêve j’ai bafouillé : « De rien c’était normal »
Et j’ai pensé : s’ils savaient tout ...